"ULTREÏA & SUSEÏA, DEUS ADJUVA NOS" - texte de Gilbert Buecher

coquille compostelleCette phrase est reprise des mots bien connus de tous les pèlerins sur les chemins de saint Jacques de Compostelle, et qu'ils prononcent tel un cri de ralliement ou mieux encore d'encouragement et de soutient, depuis plus d'un millénaire..

Que signifient ces mots ? En fait il s'agit de latin tardif et d'une langue proche, peut-être de la langue d'oc ? "Ultra" signifie outre; au–delà de, passer outre. Ce mot donne le sens de "plus loin" que nous retrouvons dans "outre-Manche", "outre-mer" etc. De même pour "et Suseïa", il s'agit de et sus signifiant dessous, mot que l'on retrouve au Moyen-Âge dans "Sus à l'ennemi !". Mais qui peut aussi prendre le sens de au-dessus. D'où les concepts d'horizontale et de verticale dans "ultra" et "sus" que nous retrouverons un peu plus loin.

"Deus", lui, est toujours un mot latin dont le sens nous est peut-être plus connu que ce qu'IL signifie en réalité. Mais ceci est un autre sujet. "Adjuva": c'est un indicatif présent qui signifie aider, aimer, alimenter un feu, activer une guérison. Comme d'ailleurs le mot salut qui vient du latin "salus" dont le sens est "santé". Le salut de l'âme est exactement la santé de l'âme et par extension la santé du corps. Dans ce contexte, nous retiendrons pour "adjuva" le sens d'aider, d'aimer, par l'esprit. Ainsi retenant de manière indiscutable le sens que nous leur attribuons généralement, c'est-à-dire: "Au delà de ces choses, au-dessus de ces choses, Dieu nous aide". (et non pas "Que Dieu nous aide").

borne Compostelle

© G.Buecher

Ainsi Ultreïa signifie : plus loin. C'est dans cette dynamique géographique qu'intervient la vision horizontale de Ultreïa. Le pèlerin, un homme qui marche. Ou plutôt qui réapprend à marcher en ayant abandonné progressivement tout ce qui lui semblait essentiel et qui maintenant n'est plus que futile. En se défaisant ainsi de ses passions et ses préjugés chaque pas l'éloigne de son passé et le rapproche de son futur qui est constitué à l'arrivée par la mort du "vieil homme", suivi d'une renaissance dans un monde nouveau. Ultreïa c'est donc une vision horizontale lors de cette marche, qui est surtout une démarche consistant à se diriger et avancer vers l'Autre. Ce n'est pas un simple altruisme, c'est dans le renoncement à soi manifesté dans le dépouillement et l'humilité que l'on connaîtra l'ampleur de cet amour universel appelé agapè, cette conscience de l'immanence pour être enfin reçu par le plus humble de tous.

Et Suseïa, plus haut toujours plus haut. Autant la vision horizontale nous conduisait vers l'Autre, autant l'activité spirituelle nous fera considérer une vision verticale nous propulsant dans une recherche de rencontre avec "ce qu'il y a au-dessus". Suseïa, toujours plus haut, nous rappelle que nous élevons nos cœurs en fraternité vers le Créateur et découvrons ainsi la transcendance de notre démarche. Car l’homme est l’image immortelle de Dieu, mais qui pourra la reconnaître, s’il la défigure lui-même ? La verticalité exprime la colonne, mais cette colonne est brisée et elle montre qu’il y a quelque chose de brisé en l’homme. Quelque chose de brisé par sa façon de vivre et d’être au monde. Quelque chose qui fait que celui que l'on appelle le profane, se limite à la banalisation de l’horizontalité. Et comme l'exprimait Jean Baptiste Willermoz dans l'un de ses écrits : " , ne perdons pas de vue en tant que pèlerin, que l’Erreur de l’homme primitif le précipita du Sanctuaire au Porche, et que le seul but du pèlerinage est de le faire remonter du Porche au Sanctuaire." Dans ce sens, tel que nous l'enseigne l'Aigle dans le ciel de Patmos, la spiritualité signifie élévation de la vie, idéal de perfectionnement, amour du bien et pratique de la Vertu, culte à la vérité, exercice de la Charité, harmonie avec soi-même qui est harmonie avec les autres et par conséquent avec Dieu.

Et voici, que sans le vouloir, Ultreïa et Suseïa viennent de tracer devant nos yeux une croix, en se superposant. Ultreïa, horizontal et Suseïa vertical, forment ainsi réunis une croix. Cette croix, symbole commun aux traditions de tous les temps et de tous les pays présente des significations multiples, mais toutes dérivées d'un même sens supérieur et métaphysique. Elle est une synthèse de l’Homme à la fois dimension humaine et divine, terrestre et céleste.

© G.Buecher

borne Compostelle

Elle est la synthèse totale de l'Homme Universel, à l'image du Christ qui a réalisé l'union des deux natures et représente la réalisation totale de l'être, dans toutes les possibilités qu'il porte. Elle symbolise la projection de l'homme dans l'espace, dans sa dimension humaine et ses possibilités spirituelles, par l'ampleur de l'horizontalité et l'exaltation de la verticalité. Elle est une représentation de la totalisation effective de l'être, que certains nomment "Délivrance" ou d'autres encore nomment "Identité Suprême". A l'intersection des deux axes se trouve le centre, ce centre du monde qui est le lieu de l'extinction du Moi , donc du retour à l'état primordial, comme en chaque être, se trouve un centre qui est un reflet du Principe suprême. Ce centre vital de l'être est le siège de l'âme, le palais divin, le temple et le tabernacle. Il est le lieu de la théophanie, par essence. La connaissance de ce cœur c'est la perception directe de la lumière intelligible dont nous parle Jean dans son prologue.

Et nous, pèlerins sur les Chemin de Compostelle, que déposons nous au centre de cette croix? En ce centre qui est le symbole par excellence de la permanence du Principe, de son infinitude dans l'éternel présent. Nous y déposons "Deus adjuva nos" , Dieu nous aide. Ou comme nous l'avons dit plus haut, Dieu nous aide, parce qu'IL nous aime. Oui, au centre de cette croix se trouve le Cœur, celui de la charité, de la plénitude naissant de l'accomplissement de la Loi. C'est cette Charité, liée à l'ouverture du Cœur qui deviendra pour nous émetteur et récepteur de Lumière, de partage, d'échanges, permettant ainsi à tous les Frères pèlerins d'entrer en communion d'action dans l'espérance de la Perfection.

ULTREÏA & SUSEÏA
Article écrit par Gilbert Buecher

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